Format récurrent. Chaque semaine, une image qui a circulé, décortiquée en trois temps : la preuve visible, ce que ça nous apprend, ce qu'il faudrait pour trancher. Objectif : montrer la mécanique, pas désigner un coupable. Aucun jugement politique ici — on analyse un fichier.

Le cas

Mi-septembre 2026, deux versions d'une même image circulent en ligne. On y voit un homme qui ressemble à Donald Trump embrasser une femme blonde sur un parcours de golf, la femme tournée de dos, un green et un drapeau juste derrière eux. Les deux versions ne sont pas identiques : l'une est de basse résolution et floue, l'autre est nettement plus nette, avec des couleurs plus franches. C'est cette seconde version que les internautes ont commencé à disséquer — et c'est là que l'affaire devient intéressante.

1. La preuve visible

Les doigts. Sur la version haute résolution, la main gantée de la femme montre un doigt de trop : six doigts. Le détail est relevé par des internautes, puis repris par la presse spécialisée. C'est l'indice le plus visible et le plus ancien de la panoplie : les modèles génératifs gèrent mal les mains en perspective, surtout quand elles agrippent un objet.

Le watermark. Sur cette même version haute résolution, Snopes a trouvé un watermark qui rattache l'image aux outils d'IA génératives d'OpenAI. Autrement dit : la trace n'est pas dans l'œil de l'observateur, elle est dans le fichier.

La netteté — et c'est le point le plus instructif. La version basse résolution, celle qui a circulé le plus largement, n'a pas ce watermark et elle est trop floue pour que les anomalies soient visibles. Snopes le formule clairement : les indices manquaient non pas parce que l'image était propre, mais parce que sa qualité ne permettait plus de rien voir.

Deux versions, deux histoires. Hany Farid, cofondateur de l'entreprise de détection de deepfakes GetReal, a expliqué à Snopes que la version haute résolution était générée par IA et clairement dérivée de la version de basse qualité. Il ajoute que la qualité médiocre de cette version basse résolution est en soi « un peu un signal d'alerte », tout en la jugeant non concluante quant à son authenticité.

Ce que les sources ne disent pas. Snopes n'a trouvé aucune preuve ni source crédible soutenant l'authenticité de l'image, et a donc laissé la revendication non notée — dans son système, cela veut dire : on ne peut pas trancher, ni dans un sens ni dans l'autre. La Maison Blanche a refusé de fournir des photos légitimes de Trump jouant au golf qui auraient permis la comparaison, en qualifiant l'image de « clairement fausse ». L'auteur de la miniature YouTube où Snopes a trouvé la première trace (14 septembre) affirme que son équipe a trouvé l'image en ligne, qu'elle ne l'a ni créée ni modifiée, et qu'elle n'a pas non plus vérifié son origine. Interrogé sur la femme sur l'image, il répond qu'avec seulement l'arrière de sa tête visible, son identité ne peut pas être confirmée à partir de cette seule image.

Les indices avancés par des internautes, qu'il faut prendre comme tels — des hypothèses publiques, pas des conclusions d'experts : des clubs rangés à l'avant de la voiturette au lieu de l'arrière, des clubs à l'aspect bizarre, un drapeau de trou sans logo de club, la cicatrice de l'oreille droite de Trump absente. Ces remarques circulent, elles n'ont pas été validées par un travail forensique sur le fichier d'origine.

2. Ce que ça nous apprend

a. La preuve est dans le fichier, pas dans l'œil. Une anomalie visible (le doigt) attire l'attention. Ce qui tranche (le watermark), c'est une donnée attachée au fichier. Les deux ne se trouvent pas au même endroit, et la première n'est qu'une piste.

b. La qualité de l'image décide de ce qu'on peut prouver. C'est la leçon centrale de ce cas. L'image la plus virale était la plus floue — donc celle où aucun signal n'était exploitable, ni à l'œil, ni par outil. Les réseaux sociaux récompensent la version dégradée : elle est plus légère, elle se partage mieux, et elle arrive sans les métadonnées qui l'auraient accusée. Quand une image suspecte circule, la première question à poser n'est pas « qu'est-ce que ça montre ? », mais « existe-t-il une version plus nette ? ».

c. « Généré par IA » ne veut pas dire « la scène n'a jamais eu lieu ». C'est la nuance que ce dossier impose, et elle est facile à rater. Farid dit que la version haute résolution dérive de la version basse — pas qu'elle l'a inventée de zéro. Une image de synthèse peut très bien avoir été fabriquée à partir d'une photo réelle, pour l'agrandir, la « nettoyer », ou pour ajouter un élément qui change tout le sens. D'où le classement « non noté » de Snopes : la présence d'un watermark prouve qu'un outil d'IA est passé par là. Elle ne prouve pas à elle seule que la scène est fausse. Ce sont deux affirmations distinctes, et un site de vérification sérieux refuse de les mélanger.

d. La recherche inversée ne remonte pas à la source, elle remonte à la plus ancienne trace. Snopes a utilisé Google Lens sur les deux versions. Résultat : la plus ancienne occurrence détectée est une miniature de vidéo YouTube publiée un jour avant la vague, sans aucun lien avec une source d'origine. Une trace ancienne n'est pas une source. La chaîne de transmission — qui a photographié quoi, quand, où — reste inconnue.

e. L'absence de reprise par un média ou une agence photo est un signal. Aucun grand média ni aucune agence photo n'a diffusé cette image. Ce n'est pas une preuve en soi, mais une image présentée comme un scoop mondial et que personne, côté presse, ne peut sourcer, c'est exactement le profil d'une fabrication.

3. Ce qu'il faudrait pour trancher

  • Le fichier original, non retouché, avec ses métadonnées intactes : c'est ce que la Maison Blanche n'a pas fourni et ce que personne n'a produit.
  • Une image de référence de la même scène, au même endroit et au même moment, pour comparer les éléments fixes (le green, le drapeau, la végétation, la position du soleil).
  • La chaîne de provenance : qui a pris la première version, avec quel appareil, où et quand. C'est précisément le genre d'information qu'un manifeste de provenance signé au moment de la prise de vue apporterait — quand il est présent au départ, et quand il survit au partage.
  • Une analyse forensique sur le fichier d'origine, pas sur une capture d'écran ni sur une version recompressée. Une capture d'écran crée un fichier neuf : elle efface tout ce sur quoi une expertise pourrait s'appuyer.
  • Le témoignage du photographe. Sans auteur, sans agence, sans fichier source, aucune image ne peut être authentifiée — même par un très bon outil.

Bonus : la variante « Trump et les personnages de dessin animé »

Pendant ce temps, un autre fil court depuis des mois, et il pose une question différente. À plusieurs reprises, des comptes officiels et le président lui-même ont publié des images et vidéos où Donald Trump apparaît dans l'univers de personnages de fiction : dépeint en Naruto Uzumaki, le héros du manga, dans une vidéo partagée sur Truth Social — ce qui a déclenché un mouvement d'opposition au Japon, avec une pétition signée par près de 20 000 personnes et un désaveu public de Pokémon Company International quant à l'usage de son imagerie ; dépeint en personnage de Minecraft par le compte X de la Maison Blanche en décembre 2025 ; ou encore en Master Chief, l'armure de la saga Halo, en octobre 2025.

Le décryptage de Snopes sur le cas Minecraft vaut la peine, parce qu'il montre où se déplace la question quand on glisse vers le dessin animé :

  • Le post de la Maison Blanche était réel : Snopes a pu le retrouver sur X et Instagram. Revendication classée vraie.
  • L'image à l'intérieur n'était pas une vraie capture du jeu : un personnage Minecraft ne plie pas les coudes et les genoux, et une épingle drapeau américain était trop fine et détaillée pour ce type de modèle. Comme le note Snopes, impossible aussi de superposer un vêtement sur un modèle de peau personnalisée de cette façon.
  • Deux outils de détection donnaient 100 % (Hive) et 99 % (Sightengine) de probabilité d'IA — en rappelant aussitôt que ces outils font des erreurs et ne peuvent pas servir de preuve unique.

La leçon à retenir de cette famille d'images n'est pas « est-ce généré par IA ? » — en général, la réponse est oui et personne ne s'en cache. La question utile est : qui l'a publié, et avec quel statut ? Un dessin humoristique revendiqué comme tel, un meme, une image de propagande non étiquetée et une fausse preuve ont des effets très différents. C'est cette distinction, et pas seulement le pixel, qui fait la différence entre une blague et une manipulation.

Sources

Les faits et les chiffres cités dans cette page s’appuient sur les sources suivantes.

  • Enquête principale du cas : deux versions, doigts en trop, watermark OpenAI, version basse résolution sans watermark et trop floue, analyse de Hany Farid, recherche inversée via Google Lens, refus de la Maison Blanche, revendication laissée non notée — Snopes, 15 septembre 2026 (mis à jour le 18) — snopes.com
  • Sixième doigt sur la main gantée, contexte du déplacement en Irlande, thèse de la simple « amélioration » par IA — Cybernews — cybernews.com
  • Six doigts, autres anomalies citées par des internautes, absence de reprise par une agence ou un grand média, relais de BBC Verify — Firstpost, 15 septembre 2026 — firstpost.com
  • Couverture du même dossier, avec la réserve des experts sur l'impossibilité de conclure : The New York Times, 22 septembre 2026 — nytimes.com
  • Cas Minecraft : post authentique, image qui n'est pas une vraie capture de jeu, scores Hive et Sightengine, mise en garde sur les détecteurs — Snopes, décembre 2025 — snopes.com
  • Naruto, Pokémon, Dragon Ball / Yu-Gi-Oh!, pétition à près de 20 000 signatures, désaveu de Pokémon Company International — BBC — bbc.com
  • Contexte : des images IA publiées en série par Trump (Washington, Patton, MacArthur) — The Guardian, 27 août 2026 — theguardian.com
  • Tromperie par les mains sur des images IA de Trump, cas des photos d'arrestation fabriquées — BBC — bbc.com
  • Autres cas de faux visuels attribués à Trump, base de comparaison utile — snopes.com
  • Outil de vérification de provenance utilisé en complément (déposer le fichier) — contentcredentials.org
  • Outils de détection cités dans le cas Minecraft — hivemoderation.com
  • Outils de détection cités dans le cas Minecraft — sightengine.com
  • Vérification d'un watermark SynthID par Gemini — deepmind.google